vendredi 27 août 2021

Une Salsa chez Riz-thon

 

«  Allo, c’est quoi qu’on graille ce soir ?

-  Allo, oui, c’est riz-thon !

-  Oh, pardon, je me suis trompé de numéro… »

Et pourtant ce sera bien thon blanc-riz jaune, avec en plus une salsa verde.

D’ailleurs je ne changerai pas le menu, j’ai déjà taillé en cubes des courgettes du jardin, trois variétés différentes : Costata romanesco, Black beauty, Blanche de Sicile

courgettes, Romanesco, Black beauty, Blanche de Sicile
Le rendez-vous des trois courgettes

Je n’en prélève cependant que la moitié, le reste sera simplement cuit à part dans un peu d’huile d’olive avec deux gousses d’ail et des herbes aromatiques. Je réserverai le résultat qui, le lendemain, fournira - parfumé au dernier moment de basilic - un agréable accompagnement pour les onglets cuits sur le gril. Un bon repas rapide en perspective…

Mais pour l’instant je fais revenir deux ou trois minutes ma moitié du jour au fond d’une casserole dans de l’huile d’olive et verse un petit verre de riz long traditionnel pour le faire nacrer. Le riz est devenu translucide, j’ajoute une bonne pincée de gingembre en poudre et une cuillerée de curry de madras. J’inonde d’un peu moins de deux verres d’eau frémissante - il me faut tenir compte de l’eau de végétation que rendront les légumes. Je complète d’une tomate offerte généreusement par un voisin de jardin plus chanceux dans ses récoltes (tu parles, à coups de déferlantes de bouillie bordelaise...) taillée en huit et de trois gousses d’ail partagées en deux. Un brin de romarin que je retirerai en fin de cuisson rejoint tout ce petit monde. Je n’oublie pas d’assaisonner d’une pincée de gros sel, je couvre d’un disque de papier siliconé percé en son centre, mets le couvercle, et enfourne pour dix-huit minutes à 160 °C.

Je parsème les deux faces de ma darne de thon blanc du Pays Basque avec de la fleur de sel.

Les dix-huit minutes sont écoulées, je retire ma casserole du feu et la réserve couverte, le temps de snacker le thon. Je barbouille ce dernier au pinceau d’une fine couche d’huile d’olive, j'effectue un bref aller-retour sur une poêle antiadhésive bien chaude utilisée en guise de plancha.

Cette brève opération terminée, je passe au dressage. Je commence par débarrasser la tranche de thon de ses arêtes et de sa peau, pare les quatre morceaux obtenus en enlevant les parties sombres peu appétissantes (ce qui ne m’empêche pas de me les goinfrer en guise de hors-d’œuvre en catimini…) et les répartis entre les deux assiettes. Je me contente sur eux d’un petit tour de moulin de poivre rouge symbolique, juste pour marquer mon territoire.

Je décoiffe le riz aux courgettes, il est tendre et se détache convenablement, tout va bien. 

riz aux courgettes, curry de madras
Avec ses légumes, un curry de campagne

Pour une fois je vais me livrer au dressage avec un cercle, histoire de changer, car je n’aime guère ce géométrisme de la facilité. Ouais, facilité, mais que dans l’intention… Car parfois le château s’écroule. Mais ici ce ne sera pas le cas. Allez, vaillante tour, protège ton thon !

Ce n’est pas terminé. Je vais faire danser mon plat. Avec une salsa diabolique. Mais non, pas la Salsa du Démon, mais une Salsa Verde dont j’avais entamé le bocal il y a quelques jours. C’est précisément sa vigueur parfumée qui m’avait donné l’envie de la vouer à une grillade marine. Et fort heureusement un thon passait par là…

« C’est quoi qui-y-a, dans cette Salsa ? »

Je laisse le vendeur répondre :

Cette salsa issue d’une recette traditionnelle mexicaine se compose de tomatillos, de petites tomates vertes typiques du Mexique. Le tout pimenté et relevé à la coriandre fraîche.


En tout cas c’est une réussite, et cette sauce fonctionne on ne peut mieux avec le thon snacké. Du tonnerre, sinon du démon !

 

«  Allo, qu’est que c’est-y qu’on mange ce soir ?

-  C’était riz-thon et sa salsa, et le spectacle est terminé.

thon blanc, riz aux courgettes, salsa verde
Salsa chez Riz-thon

-  Je préfère l’Orchestre du Splendid ! »

Et l’on a raccroché. Pas étonnant, non ?

 

 

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mercredi 25 août 2021

Aukazou contre Biperra

 Il est bien utile d’avoir des aukazous chez soi, ces réserves qui nous permettent de faire face à des événements imprévus tels que pandémie de peste noire, troisième guerre mondiale ou invasions d’extraterrestres. Aussi mes placards regorgent-ils de ces nécessaires de survie, dont je crains hélas que la DLC ne soit dépassée quand ces catastrophes surviendront.

Quoi que…

C’est précisément à l’invasion de petits hommes verts camouflés sous l’avatar de petits Basques rouges qu’aujourd’hui je dois faire face. Verts eux aussi il n'y a guère, ils ont viré sournoisement au rouge dès que je les ai repérés dans le jardin. Il est grand temps de réagir !

Je dégaine donc mon aukazou approprié : une boîte de saucisses confites préparée par Pierre Oteiza. Contre ces poivrons bipirras, ce sera comme de la dynamite !


Bâtons de dynamite auxquels, conglomérés et serrés flanc contre flanc sous leur enrobage de graisse, elles ressemblent bigrement à la sortie de la boîte.

Je fais fondre doucement en déposant le cylindre porcin sur une poêle. Petit à petit les saucisses se séparent, s’allongent et se dispersent. L’union ne fait plus leur force, je les arrache manu militari à leur bain pour les réserver temporairement sur une plaque à débarrasser.

Cette graisse de bon cochon, elle exhale d’appétissants parfums, mais il y en a quand même bien trop. Je n’en laisse qu’une fine couche au fond de la poêle. Alors je hausse la flamme et je jette impitoyablement mes petits hommes rouges - mes biperras - dans mon ustensile grésillant. L’un d’eux parvient à se venger : je reçois la gouttelette brûlante qu’il m’a envoyée à la figure sur la joue. C’est qu’il aurait pu m’éborgner, ce malfaisant.

Puisque c’est la guerre, je riposte. Je le bombarde avec un piment Japaleno pas assez incendiaire à mon goût, mais je n’ai pas sous la main l’arme de destruction massive que serait un Carolina Reaper.

Il me semble néanmoins entendre aïe aïe aïe… Ce qui me fait penser que j’ai oublié l’ail. Je m’empresse d’ajouter une gousse taillée grossièrement et, tant qu’à faire, une petite courgette découpée en cubes que je soupçonne de connivence avec l’ennemi. L’invasion me semble maîtrisée, les dépouilles fumantes gisent sur le champ de bataille. Toutefois, pour plus de sûreté, je bats le rappel des aukazous qui se jettent sur les bipirras.

saucisses confites et poivrons basques
Aukazou et Biperras


Il ne me reste plus qu’à convaincre le monde que le cauchemar a déjà commencé.


lundi 23 août 2021

Tu l'as dit bouffi

Il est venu s’épancher sur mon épaule.

«  Ah, la vie est bien triste. Tel que tu me vois, quand j’étais un jeune harenguet, je rêvais de devenir gendarme. Et qu’est-ce que je suis désormais ? Un vieux bouffi suintant de graisse.

-  Eh oui, nul ne sait ce que le saur nous réserve… Un pari à kipper gagne. »

Sur ces bonnes paroles, je l’enfourne sous le gril pour deux ou trois minutes allongé à côté de son compagnon de route qui lui était resté coi. Quoi coi ? Oui, coi, parfaitement coi, un silence de carpe.

Les deux compères sortent de la fournaise. Devant la chaleur ils ont entrouvert leurs manteaux dorés. Quelques pommes de terre à l’anglaise s’interposent entre eux.

hareng bouffi
Deux bouffis pour la bouffe

Un peu plus tard, je constate que l’un des compères était en fait une commère - et c’est elle qui est restée muette. Étonnant, non ?

Ainsi, vous étiez donc en couple... Et ça, tu ne l’as pas dit, bouffi !

 

samedi 21 août 2021

La Cousine Bette

Elle a de la patience, cette Cousine. Il y a près de trois mois qu’elle reste dans son coin, sans que personne ne s’occupe d’elle. Elle m’a vu lui préférer une grande saucisse venue de Lyon. Je l'ai carrément oubliée, n'ayant d'yeux que pour une andouille péquenaude. Je l’ai même dédaignée pour des boudins ! Et bien d’autres que j’ai oubliées…

Aujourd’hui j’ai pitié d’elle, je ne vais pas la laisser continuer à se dessécher jusqu’à ce qu’elle devienne une vieille rabougrie inconsommable…

C’est décidé, ce lundi sera le jour où elle passera à la casserole !

Malheureusement, je ne dispose pas en cette saison de ces choux où se plaisent à s’allonger les Auvergnates que j’accueille chez moi. Aussi c’est un lit de bette que je m’apprête à lui offrir. Je le complèterai d’un oignon jaune du jardin tranché en deux et piqué de trois clous de girofle ainsi que de trois carottes qui poussaient non loin de lui.

Désolé Cousine, il faut que je te tranche en cinq, sinon ça ne va pas le faire…

Je mets à fondre une noisette de saindoux au fond de la grande casserole, fais dorer quelques instants ma Cousine sauvée de la décrépitude. Je la retire de son chaud nid (ou son nid chaud, au choix...)  et la réserve. Ben oui, ma vieille, tu n’en es plus à un quart d’heure près…

Je la remplace par les deux hémisphères d’oignon au milieu des côtes de bette débarrassées de leur fils et taillées en rectangles. Je laisse suer cinq minutes, ajoute les plus belles feuilles de bette grossièrement déchiquetées que je fais tomber rapidement à couvert. J’allonge les carottes, relève de quelques baies de genièvre et de piment de la Jamaïque ainsi que d’une dizaine de grains de poivre blanc de Muntok. J’arrose d’un verre de vin blanc sec - un reste de sauvignon - et complété d’eau à hauteur. Le liquide commence à frémir : Cousine, le retour ! « Oh, du vin blanc ! Je vais être pompette ! ». Je coiffe la casserole de son couvercle et place à mijoter sur une petite flamme. Zut, j’ai oublié les deux gousses d’ail, le laurier et le thym. Pas grave, il est encore temps de les insérer dans la préparation. Quelques secondes qui me permettent de vérifier que tout se passe bien sous la coiffe, et c’est reparti pour une quarantaine de minutes.

Je retire du feu. Je réserve pour quelques heures, le temps que l’alchimie des échanges de saveurs se fasse. Il reste juste assez de liquide pour permettre le réchauffage au moment du repas.


Dans une vingtaine de minutes ce sera l'heure de passer à table. Je mets ce temps à profit pour cuire à l’eau six pommes de terre de la variété œil-de-perdrix arrachées quelques jours auparavant au jardin. Pendant ce temps je réchauffe doucement la casserole où la Cousine se prélasse.

Les pommes de terre sont pelées, aïe les doigts, en urgence, ouf c'est terminé. De la fumée s’échappe sous le couvercle de la casserole. Tout est prêt pour transférer le tout dans un plat de service.

En premier lieu, au fond, trois pommes de terre, trois tronçons de Cousine et les légumes. Puis, par-dessus, trois pommes de terre et deux tronçons de Cousine. Une Cousine toute pimpante, ragaillardie. Visiblement l’aventure lui a plu.

saucisse cousine, bette
Quand la Cousine Bette a la patate

Point de vieille aigrie à l’agression sournoise, ma Cousine Bette est un plaisir à fréquenter, et je ne me priverai pas de ce bonheur.

Comme quoi passer à la casserole peut avoir un effet miraculeux !


 

jeudi 19 août 2021

Recette Beau Bao

 En visionnant un épisode de la série documentaire Chef’s Table de Netflix consacré à Adeline Grattard, j’ai été alléché par les baos du restaurant yam’Tcha qu’elle partage avec son époux d’origine chinoise.

Quelques jours plus tard, je partageais la confection de baos avec mon épouse d’origine parisienne. Le choix de la farce s’est orienté vers la recette phare de yam’Tcha : une alliance sucré salé de Stilton et de cerises amarenas. Cependant en jouant le revisiteur malgré lui, car point de Stilton chez le fromager : un Bleu des Causses a fourni un ersatz somme toute assez convenable. Et, quitte à m’égarer encore plus de la voie tracée par la chef, j’ai remplacé les amarenas qui n’étaient pas dans mon placard par de grosses cerises noires fraîches qui étaient encore à l’étal du marchand de primeur.

Nous disposons maintenant de tous les ingrédients.

La pâtissière maison se charge de la pâte à bao selon la recette de Margot Zhang figurant dans son livre CHINE Toutes les bases de la cuisine chinoise paru en 2015 aux éditions Mango.

Elle (ma pâteuse copiant Margot Zhang) mélange 400 g de farine T55 avec une cuillerée de sucre, et arrose petit à petit en remuant avec 4 g de levure boulangère sèche délayée dans de l’eau tiède prélevée sur les 24 cl que nécessite la préparation. Elle finit en ajoutant le reste de cette eau et pétrit jusqu’à ce que la pâte, comme par miracle, ne devienne plus du tout collante. Elle boule et introduit ce pâton dans la chambre de pousse réglée à 28 °C au creux d’un cul-de-poule en inox. Une heure et demie plus tard, elle sort la pâte qui s’est bien développée et la façonne en un boudin qu’elle fractionne en une quinzaine de morceaux.

Commence alors une séance de baos en duo. Je transforme à la chaîne chaque morceau en un disque de 8 à 9 cm de diamètre, un peu plus épais vers le centre où sera déposée la farce par ma duettiste un couteau vers le fromage d’une main, une cuillère vers le bol de cerises dénoyautées de l’autre. Quant à moi, mon arme secrète, c’est un petit rouleau en bois de quelques centimètres, bien plus pratique, grâce à son manche et sa dimension, que le rouleau pâtissier standard pour réussir comme contour un cercle, sinon parfait, au moins bien éloigné du patatoïde trop souvent obtenu par l’amateur maladroit.


Les disques chargés reviennent un par un sur ma planche. J'en tire les bords pour revêtir fromage et cerise, puis clore en plissant. Je retourne cette bourse sur la planche, la serre entre mes paumes et forme une petite sphère en faisant osciller tout en tournant. Plus facile à faire qu’à décrire !

Je dépose le résultat de mes manips caresseuses ( bonne pâte pas désagréable sous la main, une peau douce et soyeuse…) sur des découpes de papier siliconé. Plus tard, je découvrirai que j’aurais pu pratiquer quelques trous dans ces feuilles afin de permettre à la vapeur de mieux circuler, c’est une vieille chinoise qui me l’a dit - par reportage interposé… Je ne connais pas encore cette astuce, alors je me contente de disposer ces feuilles reposoirs de baos au creux des bacs perforés.

Je laisse reposer les baos une cinquantaine de minutes couverts d’un linge humide. Une seconde pousse se produit.

Je suis satisfait, les baos ont pris du volume, fort heureusement sans pour autant se toucher.

bao, fromage et cerise
Bleu et cerise sont dans un bao

Je place les bacs sur la cuve génératrice de vapeur, je déclenche le processus. Après une production de vapeur durant un quart d’heure, j’arrête la chauffe, toutefois je ne décoiffe pas, je laisse reposer cinq bonnes minutes avant de sortir les baos et les déposer sur un plat.

Je déguste ma première assiette (alias ardoise...)..

bao, fromage et cerise
Un esprit d'ouverture

C’est bon, mais pas transcendant. Il me semble que dans l’équilibre sucré salé le sucré est un peu défaillant. C’est bien beau, le fruit de saison, mais sans nul doute l’amarena doit mieux fonctionner. En revanche l'enrobage est réussie. Il faudra donc réitérer l’expérience. Et ça tombe bien, je viens de voir que Margot Zhang avait elle aussi revisité un bao d’Adeline Gattard. Sur son site figure une recette bao aux oignons confits et vieux comté. Je cite :

J’ai goûté, il n’y a pas longtemps, le bao au comté et aux oignons de chez yam’Tcha, la farce est intéressante, mais je trouve qu’il y a un tout petit peu trop de fromage et cela change la texture de farce. J’avais envie de quelque chose de plus relevé, plus corsé. Ainsi est née cette farce, sur mon chemin de retour de chez yam’Tcha.

Et franchement, quand je lis sa recette, ça me fait vraiment envie !

ya’Pluka…


mardi 17 août 2021

Recette de saison

 Le mois d’août est une période où l’un peut observer une impressionnante migration des andouilles vers les rivages marins pour s’y faire dorer côté pile et côté face, avachies non loin des embruns iodés.

Cette constatation m’autorise à affirmer que ma revisite de l’huître à la façon bordelaise où j’ai remplacé la crépinette par l’andouille peut s’affubler sans conteste du titre de recette de saison emblématique.

Encore que… Mon andouille qui vient s’étendre tout près des huîtres de l’île d’Oléron aux émoustillantes senteurs océanes ne ressemble en rien à de tristounettes habituées de supermarché venues dénuder leur chair blafarde sous le soleil aoûtien. C’est une brave petite bretonne née dans la bonne bourgade de Guémené, une fille de Monsieur Rivalan - campagnarde de l’Argoat à qui je ne dénierai pas le droit de devenir pour un instant une Avoriad.

andouille de Guémené
Entre sœurs...

C’est même moi qui l’invite à se faire dorer, non pas sous les rayons d’un soleil de plomb, mais sur le fond brûlant d’une poêle, et à sec, non ma belle, tu n’auras pas droit à ton beurre salé, tu es assez grassouillette comme ça…

Puis j’apporte le plat où s’entassent les spéciales de claire n°2 dont l’ouverture m’a donné du fil à retordre - on a beau être triploïde, on n’en est pas moins bien musclée…

huitres, Oléron
Pourquoi les appelle-t-on spéciales ?

Je dépose non loin de mon échafaudage ostréophagique le refuge des tranches de l’andouille qui s’est mise en quatorze pour moi.

andouille de Guémené
Une belle andouille

Il nous faut maintenant passer à l’acte sacrificiel, les narines frémissant au gré des courants aériens supratabulaires entre fragrances océanes et fumets charcutiers. Les papilles elles aussi basculent entre mer et terre, mais au moins ont-elles le choix dans cette alternance. Et, ne l’oublions pas, intervient aussi un troisième larron, un muscadet sur lie, qui s’impose en tant que médiateur veillant à une heureuse union.

Il paraît que le mariage dont je fus l'entremetteur était une réussite.   « Meilleur qu’avec des crépinettes ou des saucisses ». Et c’est vrai que la petite touche fumée fonctionne bien, que le passage de la texture de l’huître à l’enrubanné soyeux de l’andouille est plus agréable que l’échouage dans le granuleux de la chair hachée.

Conclusion : VIVE L’ANDOUILLE EN BORD DE MER !

Sauf en maillot de bain, bien sûr...


dimanche 15 août 2021

Le gong des Lyonnais

Je l’avais embauché pour un autre job.

Il devait jouer le rôle du saucisson brioché, plein de suffisance avec un bling bling de pistaches et de morilles sous sa cape dorée.

Mais voilà, il fait bien chaud pour s’emmitoufler ainsi, et l’on n’aurait pas manqué de m’interpeller : « Mais que fait la pelisse ? »

Aussi c’est tout nu que je le fais plonger dans la piscine où il s’ébattra en solitaire durant un quart d’heure avant d’être rejoint par d’élancées cornes de gatte que je lui présente comme des compatriotes - quenelles de Lyon - bien qu’elles viennent de mon jardin. Pieux mensonge que l’on voudra bien me pardonner.

saucisson à cuire, Lyon
Piscine chauffée

D’autant plus que j’ai mené une enquête afin de savoir quelle offrande pourrait lui faire plaisir. Aussi, pendant que la séance de jacuzzi frémissant se poursuit pour vingt-cinq minutes supplémentaires, je verse dans des petits verres une onctueuse cancoillotte au vin jaune. Le conseil provient du père de l’intéressé, il devrait être judicieux.

Tout le monde est sorti du bain.

«  Mais quelle est cette pluie qui nous chatouille ?

-  Ce sont des lambeaux de persil et d’estragon, pour mieux vous manger, eh patates !

-  Mais quelle est cette pluie qui me fait éternuer ?

-  C’est du poivre rouge de Kampot, pour mieux te manger, mon cochon !

-  Doux Jésus, c’est un guet-apens… »


Normalement, dans le scénario, les Lyonnais devaient être sauvés par le gong. Gnafron arrivait, sans se presser, tapait vigoureusement sur le disque d’airain. C’était le signal. Le gendarme surgissait, me rossait de coups de bâton (de Berger) puis Quenelles et Cervelas regagnaient la capitale des Gaules en gambadant et fredonnant « Chantons les grattons ».

Mais finalement, un noble Saucisson dur à cuire devant son salut à un vulgaire Bâton de Berger, non ce n’était pas possible !

Mon premier rôle a bien voulu en convenir sur le plateau. Il a bien mérité sa cancoillotte !

saucisson de Lyon, cancoillotte
Le sacrifice d'une star



mercredi 11 août 2021

Les 600 pattes du Dr. Cambuse

Ce ne sont pas les 1000 yeux du Docteur Mabuse qui m’espionnent dans mon appartement. 


Ce sont 600 pattes qui piétinent sous mon regard. Remarquez, l’on ne peut pas dire que ces guiboles représentent une nuisance insupportable, toutes réunies elles font infiniment moins de bruit que le fils du voisin à 2 pattes caracolant quand l’envie lui prend de se défouler dans une ruée sauvage. Faut dire qu’elles appartiennent à des gambas impériales qui ont voyagé toute la nuit depuis l’île d’Oléron pour arriver chez moi : elles ne chaussent que du 0,040 - et encore ça taille un peu grand pour elles.

Je pourrais presque me croire dans mon repaire provincial quand je vois ces dames de compagnie des huîtres s’agiter - quand même avec un peu moins de vigueur que celles achetées au stand de l’ostréiculteur sur le marché de Neuville de Poitou.

Elles étaient bien alignées dans leur coffret, serrées les unes contre les autres, dans une ambiance fraîche et humide prodiguée par un efficace paquetage que j’ai malheureusement ouvert comme un sagouin.

gambas impériales
Elles se retrouvent sur la paille...


Maintenant elles sont amassées dans une plaque à débarrasser en inox.

gambas impériales
Les 600 pattes du Dr. Cambuse
 

Je vois bien que le microclimat de ma cuisine, avec sa tendance au réchauffement, commence à leur inspirer un mouvement de révolte qui se traduira par des ruades inconsidérées. Et je ne tiens pas à devoir me mettre à quatre pattes pour récupérer sous un meuble quelques individus s’étant livré à un saut de l’ange impromptu - mésaventure dont j’avais naguère été victime avec leurs sœurs poitevines.

Aussi j’entreprends illico d’endosser la panoplie du Docteur Cambuse afin de maîtriser la situation.

Ce sera une cuisson rapide au wok qui les saisira de stupéfaction au moment de la chute. Même pas le temps de lever le petit doigt !

Je place l’ustensile sinisant sur son cercle, allume le gros brûleur qui rugit ses 5 kW * pour partir à l’assaut des gambas. Mais auparavant je verse un trait d’huile d’arachide au creux de l’acier et fais tomber une grosse pincée de gros sel.

L’huile commence à fumer. Je balance les gambas dans le wok. Par mesure de précaution - pas lever le petit doigt mais peut-être donner un coup de rein... - je coiffe aussitôt d’une cloche. 

gambas impériales, wok
Sous cloche

Mesure sans doute superfétatoire, car je n’entends pas le choc des bêtes bondissantes sur le métal. Malgré le compartiment sleeping tout confort, le voyage les a sans doute bien fatiguées. Vivantes, mais éreintées…


Je décoiffe et remue de temps à autre avec la pelle en bois adéquate (et a un long manche aussi).

À la cinquième minute, j’arrose d’un verre d’armagnac et fais flamber. Beau sujet pour une photo que ces volutes jaunes et bleues se reflétant sur l’acier noirci en s’échappant de la rubescence des gambas. Mais hélas on ne peut être à la fois à l’allumette et au Canon…

Sixième minute, j’ajoute les trois quarts de la persillade ciselée quelques instants auparavant à partir d'un bouquet de persil plat du jardin et de cinq gousses d’ail rose de Lautrec. Je brasse avec la pelle (des forêts, car elle est en bois) pour bien répartir.

Huitième minute, je donne un tour de moulin de poivre rouge, parsème du restant de la persillade, arrose d’un trait d’huile d’olive de Provence. Encore une trentaine de secondes, et j’éteins le gaz.

gambas impéraiales, wok
Elles en rougissent, les traîtres

Pour apporter ces gambas sur la table, je les fais glisser sur un plat.

gambas impériales
De quoi en faire tout un plat !


Le repas est fini, et c’était un régal d’empereur. Le bon ail de Lautrec ajoutait un parfum subtil à la délicate chair de ces crustacés d’élite. Curieusement, ce n’est que dans les têtes que des senteurs d’Armagnac pouvaient être soupçonnées. Enfin, pas si curieusement que ça, car c’est probablement là que se situait la capacité d’absorption avec les entrailles.


Maintenant il ne me reste plus qu’à passer le balai en bambou à l’intérieur du wok.

Toute fête se clôt par le passage d’un balayeur… On le sait.


Un feu de 5 kW, trop faible pour les puristes, je ne l'ignore pas. Mais au moins mon wok n'a pas un fond plat, c'est déjà ça...

 

mardi 10 août 2021

Cap au Nord.

Après deux réalisations de croquettes de crevettes grises maison, l’une plutôt réussie en 2016

puis, en 2020, une seconde qui deviendra peut-être deuxième un jour, beaucoup moins aboutie tant esthétiquement que gustativement 

la possibilité de me procurer des croquettes provenant des établissements boulonnais J.C. DAVID m’a donné l’envie de confronter mes souvenirs de ces repas avec la dégustation du produit pro d’une maison dont la réputation de qualité n’est plus à faire.

Ces croquettes de crevettes du commerce sont dans un coin de mon frigo, mais avant de les sortir il me faut me lancer dans la préparation d’une sauce - ou plutôt de ce que les Canadiens appellent trempette. Je la veux capable de contrecarrer la pas saine alliance des fritures, car, poussant à l’extrême la belgitude, j’ai décidé de servir mes croquettes avec des frites. Un élan qui me fait franchir carrément la Manche après le Quiévrain, car finalement que sera mon plat, sinon un fish and chips métamorphosé en un shrimp and chips…?

Je compte sur la vigueur iodée des algues que j’ai en réserve, alliée à l’acidité du jus de citron, pour vivifier mes assiettes. Je me saisis d’une poignée de mon mélange de laitue de mer, haricot de mer, wakamé et dulse, je rince vigoureusement sous le jet, mets de côté des rubans de haricots de mer que je réserve pour la présentation (mais aussi en tant que condiment), j’essore afin d’évacuer le maximum d’eau. J’introduis ce magma dans mon mini-préparateur, l’arrose d’une cuillerée d’huile, ajoute une pincée de sel, et je mixe jusqu’à l’obtention d’une bouillie. Je casse un œuf, balance le jaune et la moitié du blanc dans la cuve de l’appareil. Je monte ce mélange à l’huile, verse le jus d’un demi-citron, mixe encore quelques secondes. Je goûte. Hum, ça manque vraiment de sel. Je rectifie, goûte une nouvelle fois. C’est bien, mais je constate une petite amertume peu agréable, et ça manque de rondeur. Je complète par un trait de balsamique blanc. Troisième dégustation… Eh bien, maintenant, c’est parfait, on sent bien les fragrances des algues et les saveurs sont bien équilibrées avec la petite note de sucrosité apportée par le balsamique. Je réserve.

Mes frites sont on ne peut plus belges. 


Ça tombe bien, car c’est du blanc de bœuf qui est en train de fondre dans ma friteuse.

Bon, la température est atteinte, je fais descendre mon panier dans la graisse. Ouf, point de bouillonnements incontrôlés, point de débordements - bref, tout baigne. Au bout de quatre minutes, je sors les frites de leur précuisson.


Je passe alors au sujet principal. Je déballe mes croquettes de crevettes à l’aspect somme toute assez banal.

Je les allonge au fond d’une poêle où s’apprêtait à fumer une bonne couche d’huile d’arachide. Il me faut un peu moins de six minutes pour qu’elles soient dorées sur toutes les faces. Je les transfère aussitôt sur les assiettes. Je viens de replonger les frites dans leur bain. Une minute, et elles sont cuites à point. Elles rejoignent les croquettes, mais aussi le petit récipient qui accueille la trempette océane. Je termine en disposant les rubans de haricots de mer.

croquettes de crevettes grises, frites, trempette aux algues
Allons faire trempette...

À table !



Eh bien je découvre une parfaite harmonie,. Les frites à la fine coque croustillante s’imprègnent des saveurs de bord de mer dégagées par la trempette avant de délivrer leur cœur moelleux, les croquettes explosent dans la bouche en déversant de puissantes saveurs de crustacés. Algue sur le gâteau, entrer dans le décor en croquant un petit bout d’algue est un intermède fort agréable.

Quelques gorgées d'une bonne bière suffisent pour que le repas soit définitivement une fête !


.

Emportés par la houle...


qui nous laisse tous deux épanouis, enivrés et heureux.


dimanche 8 août 2021

Pêcheur de Grolande

Le ciel s’était assombri, et l’on ne voyait plus l’île de Grolande qui au loin par sa ligne bleue soulignait l’horizon. La houle bienveillante avait fait place à de grosses déferlantes et Yves, à la barre, avait bien du mal à garder le cap pour que le bateau ne prêtât pas le flanc à leurs assauts. La lueur d’un éclair révéla la crête scintillante d’une gigantesque vague. Un assourdissant craquement accompagna le bruit du tonnerre. L’orage était là. Mais le gouvernail lui, ne l’était plus, la barre tournait follement entre les mains du pêcheur désespéré. Deux têtes mal rasées et ébouriffées apparurent, sortant du cadre de l’écoutille.

«  Que se passe-t-il, nos cafés sont renversés et…

-   Il s’agit bien de cafés ! La barre ne répond plus, l’océan est désormais notre maître tout puissant.

-   Ah, mon frère Yves, nous sommes bien mal lotis »

Et tous se mirent à prier.

Je ne décrirai pas l’esquif retourné, nos trois pêcheurs s’accrochant désespérément à quelques débris flottant avant d’être aspirés par les abysses. Ne soyons pas les voyeurs du tragique…

Je me contenterai de confirmer que le naufrage est une rapide vieillesse.

Les corps des trois marins gisaient désormais au fond de l’océan, non loin des côtes de Grolande, faisant le bonheur de quelques dormeurs que leur apparition avait réveillés et qui s’étaient précipités pince en avant vers cette aubaine.

Heureusement, merci Karma !

Les âmes étaient toujours là. Eh bien oui, pour les pêcheurs, il est difficile de savoir où les âmes sont. Mais là, je le sais. Les âmes sont dans des soles…

Comment je le sais ? Tout simplement parce que ces poissons sont allongés sur une plaque dans ma cuisine. Je les ai moi-même pêchés à la ligne Internet. Et maintenant je suis en train de les retourner d’un dernier coup de lame.


Le ciel s’était assombri, une fois de plus. Le jardinier désespéré ne voyait plus la fin de ces pluies perpétuelles. Mais là c’était vraiment un gros orage qui s’annonçait. La foudre frappa le râteau qu’il brandissait sottement. Il n’eut que le temps de murmurer « Maintenant c’est moi qui vais passer au compost » avant de s’écrouler entre une rangée de plants de tomate flétris par le mildiou et un alignement de patates pourrissantes.

Heureusement, merci Karma !

L’âme du jardinier végètait désormais dans une grosse courgette d’un embonpoint qui n’avait rien à envier à celui de son enveloppe charnelle antérieure.

Comment je le sais ? Tout simplement parce que je l’ai cueillie dans mon jardin où elle contemplait tristement la déchéance ambiante des légumes barbotant dans la boue. Et maintenant je suis en train de lui fendre l’âme et la chair.


Je suis triste d’interrompre ces réincarnations trop brèves.

Heureusement, Karma est là.

Quelle palingénésie pourrait être plus merveilleuse que sous la forme d’un alléchant repas ?


soles
Je les ai pécho



sole
L'une (l'un) des trois après une bonne cuite (au four)



courgette
Un peu de piment dans la vie d'une courgette...


jeudi 5 août 2021

Du caviar à la louche

 

Du caviar à la louche ?

Non, ce n’est pas moi le gagnant du dernier EuroMillions !

Point d’osciètre donc ni de béluga. Mais quand même les saveurs iodées - il ne s’agit pas d’un caviar d’aubergine, mais d’un caviar d’algues.

Quand j’ai soulevé le couvercle de la petite bourriche où fraternisaient laitue de mer, haricot de mer, wakamé et dulse, j’ai eu l’impression olfactive de sauter de rocher en rocher sur les côtes de Bretagne. Si tu ne vas pas à l’Océan, l’Océan ira à toi !

caviar d'algues
Reste post caviar

J’ai prélevé quelques poignées de cette manne marine que j’ai bien rincées puis hachées grossièrement au couteau sur une planche. J’ai épluché deux échalotes du jardin ainsi qu’une gousse d’ail. J’ai alors introduit algues et bulbes dans mon petit préparateur afin de les mixer - relativement finement, mais quand même pas jusqu’à la purée. En deux séances successives, car la cuve ne pouvait contenir une telle invasion massive de rubans, feuilles et serpentins…

J’ai regroupé le résultat de ces deux mixages dans une bassine. J’ai arrosé du jus d’un demi-citron jaune, de quatre cuillerées de vinaigre de cidre tellement bio qu’il n’a jamais pu se séparer de sa mère, de deux cuillerées de sauce soja au nom illisible pour moi - plus japonais tu meurs, heureusement que la date de péremption est écrite en chiffres arabes - et enfin un bon trait d’huile d’olive de Provence, tiens, pour ce qui reste, je vais finir la bouteille… Je touille et retouille. Mon caviar est à peu près homogène, je le verse dans une coupe en verre venue du Danemark dont la glaucité des reflets et des transparences la rend bien apte à lui servir d’écrin.

Je réserve au frais jusqu’au moment où je dresse le plat de fruits de mer sur lequel ce caviar trônera. Un trio : bulots de casier cuits à souhait, crevettes grises bien fraîches, palourdes sauvages au goût puissant. J’ai aussi appelé à la rescousse un beurre de baratte normand demi-sel qui, une fois étalé sur une bonne baguette à la croûte croustillante (eh, vu le temps, tu rêves ! ) devrait volontiers s’acoquiner avec les crevettes et les palourdes, mais aussi saura répondre en douceur à la vivacité arrogante du caviar d’algues. Je n’ai pas oublié de convoquer à cette orgie marine le petit pot d’une rouille épicée vendu par l’excellente conserverie La Belle Iloise, rien de mieux pour que les pieds des bulots puissent faire trempette.

caviar d'algues
Pour une fois que les algues surmontent les fruits de mer...


L’on m’a dit que mon caviar était un régal. Je serais assez enclin à le confirmer…


mardi 3 août 2021

Coconing

Je me laisse aller à un doux farniente à la maison.

Je me contente de déposer les cocons - alias quenelles à la cuillère au brochet, crevettes et morilles - sur les petits plats en porcelaine, de déverser la sauce Nantua, et d’enfourner pour une quarantaine de minutes à four chaud. Juste le temps de savourer un Americano bien tassé. Oui, j'en conviens, un Kir eut été plus en situation - il faudra que je m’achète une crème de cassis….

Mes cocons sortent du four, bien gonflés, barbotant dans la mare encore frémissante aux parfums d’écrevisse.

cocons façon à la cuillère, Bobosse
Bonjour, Pimprenelle !

J’entame mon cocon d’une cuillère paresseuse, porte à ma bouche le petit morceau à la coupe ivoirine que je barbouille d’ocre dégoulinant. Oh, mais c’est que c’est chaud, très chaud, trop chaud ! Il va me falloir patienter quelques minutes avant de me livrer au plaisir de la chair de brochet.

Hum, ça y est, je savoure paisiblement. Non loin, le vieux chat ronronne. On se sent bien.

Tu vois, Bobosse, tu sais nous régaler quand tu veux t'en donner la peine !

« Miaou… Tu vois, Felix, tu sais me régaler ! Miiiaouhhh… »

Sauf que c’était du Royal Canin… Malheureux félin, honte de ta race, pas plus de sensibilité papillaire qu’un béochien. Pas la peine d’ouvrir la bouche si c’est pour miauler de tels commentaires... C’est ça, retourne roupiller !

D’ailleurs, moi aussi, il faudrait que je songe à une petite sieste.


dimanche 1 août 2021

Farcis Palais-Royal

Il y a une quinzaine de jours, je m’étais lancé dans une piteuse tentative pour tirer parti de deux malheureuses aubergines attaquées par de sournois volatiles malfaisants alors qu’elles n’avaient même pas fini leur croissance. Je devrais plutôt écrire tirer partie, car il m’a fallu amputer les corps mutilés de la petite rondelette et de l’allongée souffreteuse. Il n’y avait finement plus grand-chose à farcir… Alors j’ai eu recours à une suppléante, une courgette sans emploi qui ne faisait guère d’efforts pour en trouver un, et que j’ai intégré d’office à cette aventure. Mon for intérieur ne devait guère croire en un avenir radieux pour ces miséreuses horticoles, car, de plus, j’ai bâclé plus ou moins consciemment la farce destinée à la promotion de ces réfugiés du quart-jardin.

Le résultat de l’activité volatile forcenée et de ma paresse résignée ne s’est pas fait attendre : des Farcis  Gargote du faubourg.

courgette farcie, aubergine farcie
Boff...



Aujourd’hui je tente de me réhabiliter avec ma recette de Farcis Palais Royal.

Je précise toutefois qu’il ne s’agit pas du Palais-Royal du Grand Véfour, mais celui des colonnes de Buren. En effet, si les pieds de tomates du jardin n’ont pas résisté aux assauts climatiques, les courgettes ne se sont pas fait prier pour pratiquer leur vocation première de pompeuses de flotte, ce qui fait qu’elles sont pléthore à envahir ma cuisine où je me creuse la tête pour savoir ce que je vais pouvoir bien faire de ces enflures hydriques aux saveurs si subtiles que l’on se demande si elles en sont. Fort heureusement à gueule vaillante rien n’est impossible, et j’ai trouvé une solution : transformer ces légumes - dont le plumage dépasse largement le ramage avec ses nuances vertes, plus ou moins striées et tachetées - en écrins aptes à accueillir une savoureuse farce, chair désormais orpheline de ses hospitalières tomates. Pour jouer ce rôle, les courgettes ne doivent pas gésir lamentablement cachées sous une couche de farce qui les écrase, mais s’ériger fièrement pour exhiber le seul atout qui camoufle leur chair triste : leur peau. Ce seront donc des colonnes de courgettes qui envahiront le plat, puis les assiettes, comme les colonnes de Buren envahirent le Palais-Royal le 30 juillet 1986 à la grande joie des chiens pisseurs mais au grand dam des amis du patrimoine.


En ce qui me concerne, no problemo : mes colonnes participent à une œuvre éphémère qui n’aura pas l’occasion de se dégrader au fil du temps qui passe…


Je commence par sélectionner quatre courgettes de bonne mine parmi les différentes variétés de l’arrivage du jour en provenance du jardin.

Spécimens de peaux


Je les partage en tronçons que je creuse à l’aide d’une cuillère afin de fournir un réceptacle pour la farce que je vais préparer pendant que le gros sel que j’ai introduit va leur faire rendre une partie de leur eau de végétation.

courgette farcie
Faire son trou

Je balance sans regret mon extraction de cœur pépineux dans le seau de transit vers le compost et extrait du réfrigérateur les 300 g de chair à saucisse achetée la veille que j’avais eu la prudence de mettre sous vide, et les verse dans une bassine en inox. Je fais défiler sur ma planche deux échalotes, trois gousses d’ail, la moitié d’un piment habanero cueilli sur le pied qui végète dans l’appartement, un petit bouquet de persil, deux feuilles de basilic, une feuille de sauge, trois brins de ciboulette. Mon couteau s’acharne tout ce petit monde qui, haché finement, vient rejoindre la chair de porc. Je mélange. J’effeuille thym, origan vert, origan jaune qui viennent parfumer ma mixture. Il me restait un vieux quignon de pain, je l’ai émietté et humecté d’un trait de balsamique blanc. Cette pâte rejoint le contenu de ma bassine. Je casse un œuf dont le blanc et le jaune vont tomber dans le petit creux que je leur ai préparé dans ce qui commence à avoir vraiment l’allure d’une farce. Je sale - au pifomètre, je l’avoue - et donne moult tours de moulin de poivre rouge. Je mélange. J’ajoute une cuillerée d’huile d’olive. Je mélange. Ma farce est prête.

Pendant ce temps, le creux de mes colonnes s’est bien rempli de l’eau de végétation. Bravo le sel, tu as fait un bon boulot ! Excuse-moi, ça ne va pas m’empêcher de te virer. Je rince les courgettes sous un filet d’eau avant de les sécher au torchon.

J’oins mon plat d’une fine couche d’huile d’olive et y dépose mes colonnes. Un peu plus serrées que dans l’enceinte du Palais-Royal. Mais elles, elles ont droit d’être gavées de farce. Bingo ! J’en ai juste la quantité qu’il faut ! Je parsème de quelques pincées de chapelure, arrose d’huile d’olive. J’insère quelques exemplaires des mêmes herbes qui entrent dans la composition de la farce, y ajoutant deux feuilles de laurier.

courgette farcie
Complétement bourrées


J’enfourne pour une précuisson d’une demi-heure à 170 °C. Je sors alors le plat et le réserve.

courgette farcie
Prêtes pour la finale...

L’heure de passer à table ne saurait tarder.

J’enfourne à nouveau mon plat, mais cette fois-ci à 190 °C pour urne dizaine de minutes.

À cette température, le dessus de la farce a bien caramélisé sous la chapelure devenue croustillante. Je dresse deux assiettes - les courgettes restantes seront servies froides arrosées d’un trait de jus de citron dans un futur repas.

Le parfum du basilic s’étant fort probablement évanoui en grande partie au cours des cuissons, je déchiquette des feuilles de basilic pour réintégrer cette saveur méditerranéenne dans ces farcis dont je reconnais qu’ils n’ont rien de niçois.

courgette farcie
Les trois colonnes

Pas niçois, les farcis Palais-Royal, mais bons quand même…