mercredi 11 août 2021

Les 600 pattes du Dr. Cambuse

Ce ne sont pas les 1000 yeux du Docteur Mabuse qui m’espionnent dans mon appartement. 


Ce sont 600 pattes qui piétinent sous mon regard. Remarquez, l’on ne peut pas dire que ces guiboles représentent une nuisance insupportable, toutes réunies elles font infiniment moins de bruit que le fils du voisin à 2 pattes caracolant quand l’envie lui prend de se défouler dans une ruée sauvage. Faut dire qu’elles appartiennent à des gambas impériales qui ont voyagé toute la nuit depuis l’île d’Oléron pour arriver chez moi : elles ne chaussent que du 0,040 - et encore ça taille un peu grand pour elles.

Je pourrais presque me croire dans mon repaire provincial quand je vois ces dames de compagnie des huîtres s’agiter - quand même avec un peu moins de vigueur que celles achetées au stand de l’ostréiculteur sur le marché de Neuville de Poitou.

Elles étaient bien alignées dans leur coffret, serrées les unes contre les autres, dans une ambiance fraîche et humide prodiguée par un efficace paquetage que j’ai malheureusement ouvert comme un sagouin.

gambas impériales
Elles se retrouvent sur la paille...


Maintenant elles sont amassées dans une plaque à débarrasser en inox.

gambas impériales
Les 600 pattes du Dr. Cambuse
 

Je vois bien que le microclimat de ma cuisine, avec sa tendance au réchauffement, commence à leur inspirer un mouvement de révolte qui se traduira par des ruades inconsidérées. Et je ne tiens pas à devoir me mettre à quatre pattes pour récupérer sous un meuble quelques individus s’étant livré à un saut de l’ange impromptu - mésaventure dont j’avais naguère été victime avec leurs sœurs poitevines.

Aussi j’entreprends illico d’endosser la panoplie du Docteur Cambuse afin de maîtriser la situation.

Ce sera une cuisson rapide au wok qui les saisira de stupéfaction au moment de la chute. Même pas le temps de lever le petit doigt !

Je place l’ustensile sinisant sur son cercle, allume le gros brûleur qui rugit ses 5 kW * pour partir à l’assaut des gambas. Mais auparavant je verse un trait d’huile d’arachide au creux de l’acier et fais tomber une grosse pincée de gros sel.

L’huile commence à fumer. Je balance les gambas dans le wok. Par mesure de précaution - pas lever le petit doigt mais peut-être donner un coup de rein... - je coiffe aussitôt d’une cloche. 

gambas impériales, wok
Sous cloche

Mesure sans doute superfétatoire, car je n’entends pas le choc des bêtes bondissantes sur le métal. Malgré le compartiment sleeping tout confort, le voyage les a sans doute bien fatiguées. Vivantes, mais éreintées…


Je décoiffe et remue de temps à autre avec la pelle en bois adéquate (et a un long manche aussi).

À la cinquième minute, j’arrose d’un verre d’armagnac et fais flamber. Beau sujet pour une photo que ces volutes jaunes et bleues se reflétant sur l’acier noirci en s’échappant de la rubescence des gambas. Mais hélas on ne peut être à la fois à l’allumette et au Canon…

Sixième minute, j’ajoute les trois quarts de la persillade ciselée quelques instants auparavant à partir d'un bouquet de persil plat du jardin et de cinq gousses d’ail rose de Lautrec. Je brasse avec la pelle (des forêts, car elle est en bois) pour bien répartir.

Huitième minute, je donne un tour de moulin de poivre rouge, parsème du restant de la persillade, arrose d’un trait d’huile d’olive de Provence. Encore une trentaine de secondes, et j’éteins le gaz.

gambas impéraiales, wok
Elles en rougissent, les traîtres

Pour apporter ces gambas sur la table, je les fais glisser sur un plat.

gambas impériales
De quoi en faire tout un plat !


Le repas est fini, et c’était un régal d’empereur. Le bon ail de Lautrec ajoutait un parfum subtil à la délicate chair de ces crustacés d’élite. Curieusement, ce n’est que dans les têtes que des senteurs d’Armagnac pouvaient être soupçonnées. Enfin, pas si curieusement que ça, car c’est probablement là que se situait la capacité d’absorption avec les entrailles.


Maintenant il ne me reste plus qu’à passer le balai en bambou à l’intérieur du wok.

Toute fête se clôt par le passage d’un balayeur… On le sait.


Un feu de 5 kW, trop faible pour les puristes, je ne l'ignore pas. Mais au moins mon wok n'a pas un fond plat, c'est déjà ça...

 

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